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samedi 17 avril 2010

L'école du chill à Williamsburg

Encore un jour où enfiler le jean s’avère impossible. Un jean c’est épais, ça pince les poils des jambes mal rasées, ça ne laisse pas respirer la peau entretenue au lait de rose naturel. Je saute dans mon sari en toile de lin indonésien, me calotte d’un chapeau Annie Hall et file dans les rues alanguies de Williamsburg, Brooklyn.

Amis hipsters bonjour, ou plutôt bonne après-midi. Laissez-moi voir comme vous êtes tous bien relax, tous nés comme ca, la marguerite à la bouche dans un bac en faux sable. J’achète un jus de carotte-cèleri et tire vers l’East River Park, épicentre mondial du phénomène bobo.
Les chiens sont de rigueur, le poil laminé par trop de prélasse en appartement, mais la mine rougie par les multiples possibilités qu’offre cette sortie au parc. Des chiens de tous partis, de toutes orientations, de toutes factions, des chiens ambiance Melting Pot. A côté des toutous-rois, trônent les gamins. Emballée dans des linges épais - non lavables en machine – et posée sur une poussette en bois, la nouvelle génération green crachote tranquillement son lait bio caillé.

J’étale mon drap spécial bronzette, déchausse mes tatanes brésiliennes d’homme et m’abandonne au bruit rassurant des conversations humaines. Au loin, se rapproche le vendeur de glace. Bientôt sa musique de pédophile va titiller mes papilles et je serai obligée de lui acheter un cornet. Lieu de socialisation ambulant, le camion de glace réunit les deux principes cardinaux de la consommation américaine : prix élevé et qualité médiocre. Mais qu’importe, manger une glace c’est chill, soyons chill.

A côté de moi, un groupe de jeunes devise sur l’intérêt de se rendre au Rubulad le soir même. Les réticents invoquent le côté has been du lieu. L’underground a ses codes et le renouvellement en flux tendus des lieux de défonce en est un. A tel point qu’un PMU lambda a de bonnes chances d’être investi un beau jour par la faune underground, érigé au rang de spot cultissime pendant un mois, puis délaissé le mois suivant pour les faveurs d’un autre troquet plus paillasse. C’est ainsi que les américains laissent une chance aux débutants. Les moins blasés plaident la beauté de l’innocence des derniers rencardés qui viendront ce soir – honte suprême – pour la première fois faire claquer leurs derbies sur le sol du « Rub ».

C’est qu’à Williamsburg, on est vite un cancre du chill. Moi, par exemple, il y a quelques mois encore je ne recyclais pas mes règles ! Si si, je faisais encore la vieux jeu à gober des tampons tant et plus, à me tartiner de couches culottes obèses, alors que le keeper et sa douce coupelle me tendaient silencieusement les bras. J’ai compris également qu’acheter des légumes chez le légumier est du plus mauvais goût. Il faut se rendre à la source, là où le légume est cultivé. Certains bio-agriculteurs proposent même à l’acheteur, heu à l’usager, de venir cultiver son aubergine soi-même. La décroissance à quatre-pattes, un programme qui aguiche.

Un peu plus loin, sur la bute d’ordinaire réservée aux concerts néo-undergrounds, un autre groupe géant de jeunes dandies se donne en spectacle. Ils ont installé un lecteur de vinyle qui passe de la musique classique, sont tranquillement attablés et guindés dans des accoutrements d’une autre époque. Mais oui, bien sûr, j’ai entendu parler de ce concept – un poil tard comme d’habitude. Ces nostalgiques font revivre les toiles de Manet en organisant, en costumes, des « déjeuners sur l’herbe ». Ils ont même disposé un lit à baldaquin sur la pelouse qui sert de boudoir bucolique. C’est beau à en chialer. Je réprime une giclée de vomi qui remonte. Je pense à ce qui se passe en Tchétchénie. Merde, sois un peu plus chill bon sang. Chill, voilà, comme ca, chiiiiiiiiiiill.

Un ami américain me rejoint. Il fabrique des barreaux de chaises dans un atelier d’artistes à Bushwick. Il est très respecté de ses pairs. Il boit une bière cachée dans un papier marron. La police ne doit pas savoir qu’à 28 ans, il s’envoie une bière light sur le coup des 17h. Je lui demande ce qu’il compte faire plus tard. On ne dit pas « ce soir », mais « plus tard », parce que le temps est un cycle sans finitude.

Il m’invite à un barbecue végétarien dans le quartier juif. Il précise que je devrais me couvrir les bras et la tête. Merde, c’est chill ça ? Je hasarde un : c’est obligatoire ? Non, c’est respectueux de la tradition, c’est tout, m’explique-t-il. Bien sûr, la tradition c’est ancien, c’est vintage, donc c’est bien. Quelle idiote. Je pense à ce moment là à l’utilité d’un manuel du chill. Mais je me dis que si c’est moi qui l’écris, le bouquin aura un train de retard. Je fais part à mon ami de mon idée de manuel et de mon manque de savoir faire. Je lui propose d’être ma source. Il ne comprend pas ce qu’est le chill. Je réexplique. Toujours pas. J’insiste en montrant un papa pied nu qui croque dans un épi de mais au soja et une maman qui fait du yoga en maillot de bain. L’ami finit par lâcher : « si être chill c’est vivre, alors écris un manuel de vie ».


Petit lexique du chill :

Chill : signifie « décontraction » en anglais (chill out = laisse-faire)
Hipsters : nom initialement donné aux amateurs de jazz (au look soigné-négligé) et donné, par extension, aux bobos contemporains.
Rubulad : haut lieu de la night brooklynoise : 338 Flatbush Avenue. La soirée se passe dans un immeuble désaffecté, à l’entrée cachée, où des artistes sous LSD font des improvisations théâtrales au milieu d’une foultitude de danseurs habillés par American Apparel. A ne pas rater : le vendeur de drogue ambulant porte un gilet de sauvetage.
Keeper : réceptacle à menstruations
http://www.keeper.com/

mardi 13 avril 2010

Le New-Yorkais, espèce saturée

Le New Yorkais est stylé, décalé, étranger, promu, rencardé, pressé, angoissé, impromptu, drogué, déjanté, second degré, bondissant, fumiste, passionné, bigarré, hilarant, déconcerté, bouleversé, de passage, fantaisiste et mélomane. Et oui, le New Yorkais est bel et bien saturé.
Ce constat m’est apparu mardi soir, après une aventure pour le moins épique sur la ligne L et un brassage névrotique de lieux communs au bar le Diamond.
Entre la 1st Avenue et Bedford, le tohu bohu du métro ramenait délicatement les usagers les uns contre les autres. Regroupement involontaire, inconfortable et moite, toléré pour le seul éparpillement qu’il augure. J’exerçais moi-même une légère pression, presque imperceptible, sur l’épaule de ma voisine de droite, debout au cœur de la rame. Nos manteaux de grosse laine se bécotaient subtilement. Le ralentissement du métro rendit la pression du contact plus évidente, bien que tout à fait raisonnable pour des inconnues. Tout au plus l’occasion pour nos mailles laineuses de sortir la langue. Mais cette nouvelle étape dans le rapprochement des corps chauds déclencha le redoutable déclic de saturation chez ma voisine.
La saturation du new yorkais est imprévisible. Elle est l’incontrôlable bascule vers son incivisme refoulé. La belle s’est écartée de moi, a soufflé entre ses dents, m’a foudroyé du regard. Ses tresses hippiesques se sont dressées, furibondes, gendarmesques. Je présentai à l’outragée un net pincement de lèvres, signe entendu d’excuses embarrassées. Trop tard, le vase était plein et j’avais provoqué son débordement. Quelle infamie avais-je commise ! J’en rougissais. Mais comment savoir à l’avance que ce vase-là était prêt pour la vidange ?
Pendant les deux longues minutes qui suivirent l’incident, la jeune femme, portrait craché de Gena Rowlands dans Gloria, irradiante dans son négligé sophistiqué, se débattit intérieurement pour ne pas m’abattre au milieu de la foule. Elle s’agitait, se retournait nerveusement, mesurant son pré carré, s’assurant qu’aucune masse anonyme ne viendrait lui voler le firmament presque éteint de son énergie.
Arrivées à Bedford, portées par la vague séditieuse des évadés de Manhattan, nous fumes propulsées sur le trottoir. Et je la vis disparaitre rapidement au coin de la 7ième , derrière le Thrift Store. Quand l’effleurement de l’autre devient insupportable, à quel degré de misanthropie en sommes-nous ?
Je pris le chemin du Diamond, situé entre Franklin et Meserole. Sarah m’y administrerait un verre de réconfort, servi avec ses mains de bonne mère. Mieux que cela, Sarah me présenta un ancien habitué du bar, tout juste revenu d’un voyage humanitaire au Tibet. Enclin à renouer avec le passé et à fêter son statut de rescapé, John me servit un verre. Quatre portos plus tard, nous débattions chaleureusement. Je suis française, j’aime débattre lorsque je bois.
Je prononçai de longs mots que je ne pensais pas connaitre en anglais, pressée par John-le-tibétain de justifier mon non-engagement humanitaire. « Ne penses-tu pas que prendre position dans un pays dont l’histoire et la culture nous échappe puisse être présomptueux ? Comment hiérarchiser les causes ? Pourquoi le Tibet et pas le Darfour ? ». John se mit à trembler d’énervement, à sautiller sur son siège (j’apprendrais par la suite que John était en phase de redevenir alcoolique). « Vous les Européens, bande de mous, ne nous donnez pas de leçons ! Il faut choisir un combat et le mener à bien, peu importe l’endroit. Putain, merde, tu n’vois pas ce qui se passe au Tibet à la télé, ça te suffit pas ? ».
C’est à ce moment que la vérité se pencha vers moi, depuis l’épaule frémissante de John. La démangeaison capiteuse ressentie par tous les new yorkais, cette énergie exaltante transmise par le sol de Gotham et racontée par tous les cosmopolites du monde – plutôt encouragée, entre nous soit-dit, par une consommation hallucinante de café –, cette palpitation des sens est très certainement la phase qui précède la crise de nerf. Voilà ce que les artistes viennent chercher à New York : les prémisses du craquage, l’énergie du tressaillement. Ne riez pas, la durée moyenne de stationnement du New Yorkais est de trois ans seulement ! Le troc d’appartements, c’est safe ?